25.10.2007
Persécution.
Il fallait que tout cela s’arrête, elle me rendait complètement folle. Son pas trottait dans ma tête comme une aliénation incontrôlable. Rapide, saccadé, mais régulier dans sa fréquence, son pas me hantait. Il fallait que je mette un terme à cette provocation. Il fallait que, radicalement, j’élimine cette narquoise emmerdeuse. Mais j’avais un handicap incontestable : elle était plus rapide que moi.
Ses longues jambes parcouraient une incroyable distance tandis que mes petits membres arrivaient à faire péniblement un petit pas, pas aussi important que celui de Neil Armstrong, mais capital pour tout le monde. Je m’essoufflais rapidement alors qu’elle continuait son chemin, sans émettre un moindre souffle de fatigue. Elle m’énervait, me harcelait, me persécutait. Pour prendre du recul, je m’accordais de longues poses pour réfléchir
à la façon de résoudre cette irritante situation. Sans relâche, elle profitait de ces instants pour intensifier son acharnement, pour tourner autour de moi et me narguer honteusement.
C’est décidé, je vais la tuer. Quand elle passera près de moi, je lui enfoncerai ma griffe la plus acérée en plein cœur. Je choisirai l’heure idéale et je commettrai ce crime odieux mais libératoire. Là, maintenant, c’est le moment ! Non, il y a trop de témoins qui me fixent. Il est trop tôt, on est encore en plein jour. Il ne faut pas que je me fasse prendre pour des détails aussi futiles. Patience, j’ai tout mon temps. Je t’aurai ! Amuse-toi,
énerve-moi, clopine autour de moi, claudique avec plaisir, ton heure arrivera et je triompherai enfin, seule et
libérée de ton emprise !
La clarté diurne s’estompe enfin, le grand hall se vide progressivement, je vais enfin pouvoir agir. Approche sale bête, approche, encore quelques secondes et je t’aurai. Tiens, voilà pour toi ! Tu ne m’embêteras plus jamais, tu ne tourneras plus autour de moi, je vais enfin être libérée de toi, je ne vais plus avoir en tête ton pas saccadé et exaspérant. Il était temps que tu meurs, empoisonneuse ! C’est ça, tombe ! Dégage de là ! Libère mon espace vital, tu l’as assez pollué comme ça ! Enfin seule ! Free at last, cher Martin ?
Communiqué de Presse.
«Incident gravissime à la Gare du Nord. Dans le hall de cette grande gare parisienne, la grande aiguille de la grande horloge s’est détachée du cadran et est venue malencontreusement se planter sur la tête d’un planton
de service qui faisait sa ronde. Le malheureux en a été quitte pour une visite à l’hôpital. Quant à la grande aiguille, elle a rendu son âme au temps pour la dernière fois, à une heure criminelle comme il se doit : il était exactement minuit, signe du destin, cher docteur !»
Depuis cette triste nuit, les trains, ayant perdu leur repère, ne partirent plus à l’heure ou plus exactement ne partirent plus qu’à l’heure.
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30.08.2007
En toiles de fond.
Dans la chaleur de la nuit d’un été, plus récent qu’un été 42, et sur les conseils de Thelma et Louise, je me rendis au bar du téléphone. J’avais décidé cela sur un coup de tête, la vérité si je mens ! Et j’étais là, seul dans cet endroit où d’affreux, sales et méchants énergumènes venaient prendre quelques verres. Ce bar n’avait
aucun signe extérieur de richesse, il ne payait pas de mine et pourtant il était tenu par la “Banquière”, une sorte de jument rousse qui n’était plus verte depuis très longtemps. Entourée par des tontons flingueurs, elle gérait ce bar comme un parrain. Elle avait une poigne de fer et je peux en faire l’aveu, on pouvait tout lui dire, lui faire subir un traitement de choc de A à Z ; elle restait de glace, tout comme ses seins qu’elle avait encore fort beaux d’ailleurs. Elle n’avait établi qu’une seule règle du jeu qu’il fallait à tout prix respecter: “touchez pas au grisbi”. Même en cas de malheur, il était interdit de toucher ou de viser l’argent de la vieille, cela mettait ses douze hommes en colère. Et ce n’était pas moi, petit grand homme, qui allais déroger à cette loi du milieu, je savais rester à ma place, je savais rester silencieux...
Si je restais muet sur ses méthodes et ses affaires privées, c’était parce que j’étais plus intéressé par ce que la belle-maman proposait à ses clients. Miss Daisy, c’est comme ça que l’appelait son chauffeur, pouvait nous offrir pour une poignée de dollars une femme sous influence et, pour quelques dollars de plus, une grande bouffe et une belle américaine. Beau programme, non ?
Je m’approchai du bar, saluai la patronne, en tirant sur mon borsalino, puis commandai :
- Un diabolo menthe, madame !
- Vous ne préfériez pas un peu de vin, le Beaujolais nouveau est arrivé ?
- Non merci, jamais le dimanche !
Intérieurement, je pestai :
Elle me prend pour un cave, la Lolita ? Du beaujolais en plein été et pourquoi pas un ouragan sur le Caine ou un casse en classe tous risques, en plein milieu de la place Vendôme ? Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages !
Je souris à la ravissante idiote et me mis à siroter, en homme tranquille, mon diabolo.
Tout était calme et paisible, jusqu’à l’arrivée de la femme du coiffeur, accompagnée de son Quasimodo de merlan, la belle et la bête en vérité. Elle avait un papillon tatoué sur l’épaule et une allure de belle de nuit. J’ai tout de suite eu le coup de foudre pour elle. Mais calmos ! Le coiffeur avait la réputation d’être un vrai gorille. Je savais apprécier le prix du danger. Je me tins peinard, car je savais que je trouverais bien une nuit et un quart d’heure, tous deux américains, pour faire les 400 coups avec la belle. Pour cela, on avait toute la vie devant soi.
Du moins, je le croyais. Tout fut chamboulé quand le miroir se brisa, celui situé juste au-dessus du comptoir, et que sept mercenaires firent intrusion dans le bar. Magnum 357 en mains, ils tinrent en respect tout le monde. L’équipée sauvage en avait plus particulièrement après l’animal qui accompagnait la reine blanche de mes nuits fauves. Ils s’approchèrent de lui, le menacèrent, firent valdinguer la femme de mon pote et accusèrent de haute trahison l’homme de la plaine. La jeune femme déboula sur moi. Son parfum “Clair de femme” me chatouilla les narines. C’était un de ces parfums de femme qui vous transformait un banal Schpountz en un superman ; un génie, deux associés et une cloche en une association de malfaiteurs en moins de deux. Le chef des monstres souffla son haleine fétide sur la face du merlan et se rapprocha de lui, comme l’homme expert qui murmure aux oreilles des chevaux :
- De la part des copains !
Puis le Sicilien sortit son soufflant et tira, tout en saluant le départ vers l’éternité du coiffeur par un :
- Tchao Pantin !
La jeune femme, que j’avais rattrapée en plein vol, eut, en voyant son compagnon partir pour une dernière et mortelle randonnée, quelques sueurs froides. Je la tirai machinalement derrière moi pour lui éviter d’être dans la ligne de mire de cette brigade du diable. Inconscient ou téméraire ou encore les deux à la fois, j’agissais comme un garde du corps, offrant le mien comme bouclier, criant intérieurement : “Touchez pas à la femme blanche!”. Les tueurs, en experts, m’ignorèrent et ne m’offrirent en échange que leur mépris.
- Assassins ! lança un consommateur, inconscient du danger.
Le troisième homme du groupe des malfrats s’avança vers cet attardé mental, ce fou du roi.
- Les gars, on est tombé sur un vrai Dupont la joie, un as des as comme on en rencontre peu, il mérite un huit et demi sur l’échelle de Jacob.
Ses complices se mirent à sourire. L’homme continua :
- Alors on subit une grosse fatigue, on mène une vie d’enfer et on est en état de choc ? On a reçu la bûche de Noël en pleine gueule ? C’est la canicule qui fait gonfler tes valseuses, mon petit Pierrot le fou ? On connaît la chanson, si tu veux un plan simple pour vivre vieux, va voir docteur Popaul. Il te fera l’arrangement du siècle et tu te sentiras rajeunir, chéri !
Tous ses collègues se mirent à rire et quittèrent le bar, sous les yeux de Laura Marsh. Dans un monde sans pitié, Laura n’avait pas sa place. La couleur pourpre illumina son visage peiné. Prise dans cet engrenage de violence, dans l’étau des choses de la vie, la fiancée du pirate était restée de marbre à la mort de son homme. Elle avait l’air d’une effrontée qui savait user d’arsenic et de vieilles dentelles pour faire son trou; une vraie chatte sur un toit brûlant, prête à tout pour sortir de ce monde fou, fou, fou et oublier celui qu’elle venait de quitter, il y a peu de temps de cela : la cité des femmes. La petite voleuse cherchait un protecteur, une sorte de beau-père et j’étais là: à nous la victoire, criai-je intérieurement. Vive la vie ! Mais restons groupés, la femme d’à côté était si belle.
- Viens chez moi, je n’habite pas chez une copine mais je saurai te faire une place au soleil, j’ai une chambre en ville.
- D’accord, mais avant, embrasse-moi idiot !
Je ne me le suis pas fait répéter deux fois. Je lui roulai une gamelle de première, le buffet froid de l’hôtel de la plage n’avait qu’à bien se tenir. Requinqué par ses bons baisers de partout, j’eus l’impudence, en quittant la salle avec la belle, de lancer à l’assistance :
- Au revoir les enfants !
Puis, on a fui comme des voleurs de bicyclettes. Je n’avais qu’une envie: lui faire l’amour en quatrième vitesse. Les lumières de la ville saluèrent la naissance de notre histoire et la lune, dans le caniveau, se refléta. Les nuits de pleine lune me portaient toujours chance. Je sentais que c’était plus qu’un rêve, peut-être un vrai songe d’une nuit d’été.
Quand on arriva enfin chez moi, j’étais fébrile. Comme atteint par le péril jaune, j’avais la fièvre au corps. La belle et le clochard étaient réunis. Je vous le dis, les dieux étaient vraiment tombés sur la tête. Je me rapprochai d’elle et, sans attendre sept ans de réflexion, je lui déclarai :
- T’as beaux yeux, tu sais ?
La belle était loin d’être farouche, elle m’embrassa fougueusement et je sentis sous moi comme un tremblement de terre. J’avais le cerveau en compote et le battant qui chantait la chamade, à en attraper une attaque. La chaleur me mit mal à l’aise, un vrai coup de sirocco. Quand elle relâcha son étreinte, elle me lança :
- T’as de la musique ?
- Aimez-vous Brahms ?
- Une leçon de piano à cette heure-ci ? Non, je préfère une autre sorte de cocktail pour m’éclater !
- Ok, j’ai l’arme fatale que tu recherches !
Joe Cocker était déjà sur la platine et entamait les premières mesures de “You can leave your hat on”. Si la mélodie du bonheur pouvait durer 9 semaines et demi, je n’en demanderais pas plus aux enfants du paradis. Laura, au rythme de la musique, commença un strip-tease très hot pepper, mon sergent ! Elle avait le
diable au corps et la fièvre du samedi soir. Son déhanchement artistique valait tous les derniers tangos à Paris. Quand enfin, comme une île nue, elle me fit découvrir sa si jolie petite plage aux poils blonds, je me suis agenouillé et, sans attendre que Lelouch me communique son “hommes, femmes, mode d’emploi”, me suis approché de son île au trésor.
- Que la fête commence ! déclamai-je, en interprétant une mélodie en sous-sol digne d’un professionnel.
La femme, sous l’influence de mon traitement, était à bout de souffle. Elle était déjà partie, elle voyait des nains partout et ce n’était que le début de ce jour de fête. J’étais prêt à la faire mourir d’amour et à transformer l’enfant sauvage en une mégère apprivoisée. Je menais le bal et il était temps que ce dîner de cons se transformât en une chevauchée fantastique. Je pris la provinciale dans mes bras pour lui faire franchir la ligne de démarcation de ma chambre et lui offrir un remake de l’arrière train sifflera trois fois. Ce fut tout à la fois fantasia chez les ploucs, règlement de compte à OK Corral et les sentiers de la gloire. Je fus, sans me vanter, magnifique et méritai maintenant le repos du guerrier. Je libérai mon amie de l’empire des sens et elle se rendit aux toilettes. J’en profitai pour aller vers mes cuisines et dépendances afin de prendre des coupes et une bouteille de champagne. Ma grande illusion revenait des toilettes, aussi fraîche qu’une rose du Caire. Je lui tendis une des coupes et lui déclarai :
- A nos amours !
- Ça commence aujourd’hui !
On trinquait et avalait lentement le nectar, sorti tout droit de la cave de la veuve Couderc, quand on sonna à la porte. Qui venait troubler ma nuit d’ivresse ? La belle lança une supposition :
- Le facteur ?
- A cette heure-ci ? Et d’habitude il sonne toujours deux fois !
La chaîne de la porte vibrait sous les impacts des coups portés. Laura émit une seconde hypothèse sur ces visiteurs du soir qui s’invitaient au bal des casse-pieds :
- Flic ou voyou ?
- Je ne sais pas, mais je te le promets, les visiteurs vont bien être reçus.
La porte, qui n’était pas des Lilas, craqua sous la pression de la troupe complète des blues brothers, chapeaux mous et costumes sombres, avec des grandes gueules dignes de figurer dans le salon de l’appartement de la famille Adams. Ahuri, face à ces morfalous porte-flingues, j’essayai de composer en m’adressant à celui qui ne pouvait être que leur grand chef. Portant le monocle, il avait autant de classe qu’une troupe de cloportes métamorphosés :
- Hé les gars, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !
- Au nom de tous les miens, le cousin, marche à l’ombre ! C’est un conseil que je t’adresse, c’est à ta lectrice que je veux causer.
- Voyons, voyons, ce n’est pas quatre garçons dans le vent comme vous, quatre garçons pleins d’avenir qui allez vous attaquer à une candide comme elle ?
- Ta gueule, le distrait, sinon tu vas avoir à faire avec le boucher !
Un monstre s’avança vers moi, en interprétant la valse du gorille. Je ne voulais pas être son jouet et je me tus, avant qu’il ne le fasse. Le monocle semblait rire jaune et, dans un murmure, demanda à ma belle, sans bois dormant :
- Qui a tué Harry ?
- Harry ?
- Harry Crumb !
- Qui est Harry Crumb ?
- Ne joue pas l’amnésie, poupée !
- Mais qui est Harry ? demandai-je !
- Un ami qui vous veut du bien ! lâcha le monocle, tout en me saluant bien d’un doigt bien dressé.
Sans vouloir jouer l’avocat du diable, j’intervins pour ma Cendrillon, elle avait droit, elle aussi, à la justice pour tous. J’étais prêt, si elle me réservait un week-end sur deux, à faire un pacte avec un tueur, afin de lui éviter de sanglantes confessions. Je sentais que c’était mon jour de chance, allez France !
- Écoutez les affranchis, vous êtes sur le grand chemin de l’erreur...
- C’est toi qui dois aérer tes esgourdes, si tu ne veux pas te retrouver face à face avec le créateur à un train d’enfer. Mon oncle d’Amérique m’a rencardé sur la belle noiseuse, elle sait tout sur la mort du chinois.
- Ton oncle Benjamin a bien pu jouer à menteur, menteur, rien que pour se venger de moi, lança la belle. Il a voulu participer à des jeux interdits, tout en désirant me payer avec de la monnaie de singe. Je n’ai pas apprécié le cinéma de papa, je lui ai balancé une gifle et ça a fait boum dans sa tête. Au passage, une vraie tête à claques, le tonton. Alors depuis cette dernière séance, le feu follet joue à la diva : il ne boit plus, fume plus, mais drague et cause à tort et à travers.
- Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule !
- Très drôle, le monocle ! Ton numéro de l’ours et la poupée ne marche pas avec moi, je connais tous tes black micmacs, alors ?
- C’est une révolte ?
- Mieux que ça sire, c’est une révolution !
- Regardez la petite sœur de sang qui se monte le cou pour rien, alors qu’elle n’est sûrement pas sortie de la cuisse de Jupiter.
- Peut-être, mais je la prends sous mon aile et elle sera ainsi sous haute sécurité, lançai-je témérairement.
- Hé, le Kid de Cincinnati ! D’habitude je n’aime pas tirer sur le pianiste, mais vu que j’ai les pleins pouvoirs, tu vas arrêter ton cinéma avant que mon tandem ne te fasse la peau.
- Je ne suis pas à vendre !
- Voilà qu’il se prend pour un ours ! lança l’homme de main.
Le monocle était de plus en plus en colère, l’homme ne me supportait plus et ordonna à son doulos :
- Occupe-toi d’eux en douceur !
- Ok, je vise l’aile ou la cuisse ? dit-il en sortant son 8 mm.
Le monocle, en homme sage, proposa un autre choix, Sophie.
- Mets la pédale douce, j’ai dit en douceur !
Alors le tatoué, qui ne s’appelait sûrement pas Raphaël, m’aspergea d’une blanche neige qui me fit voir plus de sept nains.
Bien plus tard, le vent de la nuit, provenant de la fenêtre sur cour, me réveilla. J’étais dans le coltard, entre nuit et brouillard. Un grand saut dans la piscine me remettrait sûrement les idées en place. Mais, comme la pègre jaune du secteur avait fait main basse sur la ville et n’avait jamais jugé comme priorité absolue la création de piscines dans ces grands ensembles, je m’en passais. Même si le tambour résonnait dans ma tête, il fallait que je trouve un regain d’énergie pour me sortir de ce piège de cristal. Ils avaient pris la poudre d’escampette et la femme en bleu. Je me retrouvais seul. D’un côté j’avais la moutarde qui me montait au nez, de l’autre je m’estimais heureux comme Ulysse, car j’étais encore vivant et je n’avais fait aucun beau voyage vers les portes du paradis. J’aurais pu, avec ces diaboliques, passer l’arme à gauche. C’étaient les risques du métier !
Mais, j’avais un avantage sur le quidam courant qui avait la mort aux trousses, je savais que les cadavres ne portent pas de costard; et justement, ce soir, j’en portais un.
En me relevant péniblement, j’avouai mon échec : oui maman, j’ai raté l’avion ! C’était la crise, le temps des jours heureux était passé. Sur la table, j’ai retrouvé un paquet de galettes de Pont-Aven et je me suis jeté dessus comme un morfale. Elles représentaient pour moi l’or des braves et me rappelaient l’année dernière à
Marienbad, lorsque je mangeais des tablettes de chocolat avec Fanny. Ces tablettes recelaient souvent des images d’enfance. Il y en avait aussi dans ce paquet de galettes. Celle-ci représentait des oies sauvages. Après la dernière galette du roi, je me mis à fouiller la chambre à la recherche d’indices particuliers. J’ai simplement découvert la pantoufle de ma cendrillon, à l’intérieur je trouvai un bristol : Bagdad Café, 21 rue Harlay, Le pont neuf, sans les amants mon Léo, encore un incompris. Bingo ! Les ripoux avaient enlevé ma belle, mais, comme elle s’y attendait, elle m’avait laissé un message. Je sortis de mon appartement et descendis les trente neuf marches qui me séparaient du rez-de-chaussée. Dans la rue barbare, je hélai un taxi. Dès que je fus installé, je lançai l’adresse au taxi driver :
- Le Bagdad café, au 21 Rue Harlay !
- C’est un cabaret, près du quai des orfèvres ?
- Sûrement !
- C’est pas mal, mais je préfère le Don Camillo. Au 21, vous m’avez dit ?
- Oui, l’assassin habite au 21 !
Dans cette noire nuit du chasseur, le taxi fila car il n’y avait aucun trafic. Le seul problème, c’était que le driver était un de ces rois du sport qui connaissait tout sur les professionnels et le sport, mais qui n’en faisait jamais. Il se prit tour à tour pour un gentleman d’Epsom, en me parlant avec science de canassons, puis pour un Thierry Roland de supermarché, en parlant de foot, en souhaitant un “à mort l’arbitre” au dernier qui avait arbitré le match Paris-Texas; on achève bien les chevaux, alors pourquoi pas les juges-arbitres ? Ensuite, il dénigra les misérables qui osaient critiquer les stars du football qui gagnaient plus de 100 000 dollars au soleil par mois. Irrité et outré, il lâcha un “Que les gros salaires lèvent le doigt” bien senti. L’emmerdeur commençait à me taper sur le système. On arriva à destination, mais quand il voulut prendre la rue Harlay, elle était à sens unique. Courage fuyons, il est temps que je lâche ce pot de colle, Julie.
- Bon ce n’est pas grave, laissez-moi là !
- Ah non ! Je vais en bon normand vous faire traverser le mur de l’atlantique et vous emmener à destination, Monsieur Klein !
Devant l’attitude de ce zèbre zélé, j’étais de plus en plus à cran. Pour bien me faire entendre, je sortis mon cran d’arrêt :
- Adieu l’ami, je descends là, tu te payes et envole-toi ! Compris ?
À la vue du couteau, le chauffeur imagina que j’étais une sorte de pirate prêt à provoquer la mort d’un pourri sans aucun regret éternel. Il se tut avant que je ne le fasse. Je sortis du taxi mauve et ne pus m’empêcher de déclarer qu’ils sont fous ces normands ! Maintenant, il pourra dire, à qui veut l’entendre, qu’il y a un indien dans la ville. Mes malheurs d’Alfred ne s’arrêtèrent pas là, voilà qu’il se mit à pleuvoir autant sur Santiago que sur Paris. Toute la pluie tomba sur moi, il ne me resta plus qu’à déchanter sous la pluie. Je me mis à courir comme un rat, un vrai marathon man. Je courus tellement vite que je débouchais un pont trop loin. Revenant sur mes pas, je vis la fille sur le pont. Des hommes d’influence tentaient de l’attacher avec une corde et s’apprêtaient à l’envoyer dans le long fleuve tranquille, la vie est un vrai roman, je vous le dis. Ils ne savaient pas que la noyade
était interdite et qu’une bande de flics pouvait les coffrer à tout moment, si cela ne tournait pas en une guerre des polices ridicule.
Impitoyables, les monstres voulaient commettre le crime parfait. Après avoir effrayé quelques randonneurs isolés, chassé un américain à Paris et vérifié que le bateau fut passé en dessous d’eux, les anges à la figure sale voulurent balancer la môme dans la mare au diable, en espérant que la rivière fut sans retour. Les raisins de la colère montèrent en moi, il était temps que je devienne le rebelle de ces temps modernes où tout géant, atteint par la fureur de vivre, se devait de faire respecter la loi des hommes, noblesse oblige. J’étais prêt à danser avec les loups et à leur interpréter la valse des pantins. Banzaï, l’empire contre-attaque, garçon ! Hiroshima mon amour, ça va être un été meurtrier !
Je leur ai tout fait, le coup du parapluie, un twist again à Moscou et la tour infernale ou des tours infernaux, je ne sais plus. Comme j’avais pris plus d’un cours privé chez le petit dragon, les karaté kids pouvaient aller se rhabiller. Prise entre le bon, la brute et le truand, Laura se mêla à la castagne et me prouva, encore une fois, que les blancs ne savent pas sauter big mama, en envoyant deux hommes par-dessus le pont. Les deux autres, effrayés par mon basic instinct, partirent à la recherche de Mr. Goodbar. Deux hommes dans la ville, courant comme les cavaliers de l’apocalypse, empruntant la diagonale du fou, ne pouvaient manquer de se faire remarquer, surtout dans ce secteur. Un inspecteur la bavure quelconque, tout frais sorti d’une police Académie, les arrêterait sûrement pour les placer en garde à vue durant 48 Heures. Laura et moi avions échappé à l’horreur dans la ville, il était maintenant confirmé que des anges-gardiens veillaient sur nous. On s’embrassa longuement sous le regard d’une Tatie Danielle, une vieille dame indigne, qui passait par-là, sans souci et sans mobile apparent :
- Même les chiens ne font pas ça devant tout le monde !
- Et la tendresse, bordel ! lui criai-je, faisant fuir la vieille dame qui marmonna.
- Ah ça, il y en aura toujours, tant qu’il y aura des hommes ! Ce qui fit rire Laura.
- Des bordels ou de la tendresse ? demanda Laura.
- Les deux, mon capitaine Fracasse. Allez viens, je t’amène dans un restaurant sympa, qui s’appelle “La cuisine au beurre”, pour te faire goûter la meilleure soupe aux choux que je connaisse.
- Ah bon ? Pourquoi pas ! S’ils proposent ensuite un bon poulet au vinaigre, je suis partante.
- Adieu poulette ! Ils ont d’autres spécialités comme liberté, égalité, choucroute !
Quand on entra dans le grand restaurant, le vieil homme passait un coup de torchon sur le sol, alors que l’enfant s’amusait, sur sa console, à des jeux de guerre et qu’un ragtime passait sur radio corbeau. Le grand-père, qui ne devait pas boire uniquement de l’eau du lac tout proche de la maison, nous proposa un fauteuil pour deux. Laura pensa qu’il était atteint de la folie du roi George.
- Ça va Papy ? Tout baigne ou vous faites encore de la résistance ?
Pour toute réponse, le papy ouvrit la bouche et nous montra les dents de la mer. La coupe était pleine.
- Allez viens Laura, le papy a un chaînon manquant. Ce ne sera pas ce soir qu’il nous préparera un méli-mélo de ses spécialités. On a juste le temps de prendre le dernier métro.
- Tu me plais, toi !
- Nobody is perfect !
Laura me sourit et m’embrassa. Avec les femmes, je savais y faire. Le secret de mon succès? D’une part, j’étais né sous le signe du taureau, d’autre part, j’appliquais à la lettre la méthode Zéro de Lemmy Caution qui préconisait l’usage, voir l’abus, de cigarettes, whisky et petites pépées avec zéro regret, fût-il éternel.
- Je t’aime toi !
- Oui, mais je te préviens, nous ne vieillirons pas ensemble !
Laura illumina la nuit de son sourire cristallin et me déclara :
- Je vois, monsieur est un cinéphile !
- Cinéphile, moi ? J’ai horreur du cinéma de papa et je hais les acteurs.
Elle me prit la main, nous prîmes le dernier métro pour une dernière cavale, et nous nous fondîmes au noir.
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12.04.2007
La vengeance
Malgré elle, elle avait changé. Sa transformation n’était plus de son fait. Elle avait tant donné et on lui avait tellement pris, sans se soucier d’elle en retour. De vierge, sauvage, mais toujours généreuse, elle était devenue méconnaissable, sèche, servile et fragile. Des générations d’exploiteurs la martyrisèrent, l’apprivoisèrent, la pillèrent à leur seul profit, oubliant sa richesse sauvage, sa sensibilité naturelle. Elle tenta plusieurs fois de se révolter, mais comme ses sautes d’humeur étaient de plus en plus prévisibles, ces ingrats savaient comment maîtriser ces instants de rébellion, de défi. Alors, elle se contenta de subir. Elle supporta les modifications décrétées par ces êtres sans âme, accepta leurs nouvelles constructions, leurs nouvelles idéologies, leurs nouvelles techniques, leurs nouvelles folies. Elle avait été leur mère, la source de toutes leurs inventions, de leur mutation, elle était devenue leur chose, malléable, manipulable, corvéable à souhait, une esclave à tout faire, à tout subir.
Ses seuls alliés étaient des races dites inférieures qui, tout comme elle, servaient d’esclaves, d’éléments de base pour sauvegarder la peau sensible des maîtres et, pire encore, de nourritures pour ces êtres cannibales, drapés dans leur magnifique assurance sans faille. Proche de ces basses races, soucieuse de leurs problèmes identiques aux siens, elle leur insuffla des idées auxquelles ils furent sensibles. Dans ce monde régi par les autres, les
maîtres, les invincibles, avoir de telles idées était chose inconcevable. Dans cet univers, personne n’avait une imagination assez acérée pour songer à ce genre d’évolution, à cette sorte de révolution que préparaient, en grand secret, les inférieurs.
Le jour J était proche. Tout comme un général d’armée, elle avait briefé ses troupes, leur avait donné des ordres à n’exécuter qu’en temps voulu. Chaque race s’était constituée en garnison, avait sa mission et était prête à réaliser le plan conçu par elle. La veille du grand jour, comme des âmes soumises, toutes les races inférieures retrouvèrent leurs repaires, leurs antres, leurs couches que les maîtres leur avaient concédés. Elles se comportèrent comme à l’accoutumée, sans manifester aucune réaction désagréable ni agressive envers eux.
Avant même que le soleil ne se levât, sur ses ordres, une association de vents rebelles se mit à souffler de toutes leurs forces réunies, balayant habitations précaires, faisant trembler les plus solides sur leurs fondations. De toutes parts, les éclairs d’un ciel bas et gris fusèrent, les orages grondèrent, les averses se succédèrent, déversant toute l’eau d’un univers en déroute. La pluie s’unit aux flots, si dociles habituellement, et leur fusion créa des torrents rageurs, emportant tout sur leur passage, s’armant de troncs assez robustes et pointus pour défoncer tous les remparts futiles créés par les maîtres.
Les races inférieures jouèrent leur rôle. Elles interprétèrent à la perfection le désarroi et l’affolement et, par leur panique feinte, troublèrent la tranquillité et l’assurance des seigneurs. Certains membres de la race inférieure osèrent harceler les maîtres, allant jusqu’à les mordre. Le plus audacieux commit, ce qui était intolérable venant de ces sous-êtres, cet acte odieux que les supérieurs appelaient : donner la mort. La peur et la mort s’étaient unies pour les punir. La touche finale imaginée par l’initiatrice vengeresse se matérialisa en un gigantesque tremblement qui craquela, démantela les habitations luxueuses de l’espèce ingrate, détruisit toutes ses œuvres arrogantes et mit à terre toutes les représentations de son pouvoir, acquis aux dépens des autres.
Harcelés par les races inférieures, humiliés par les éléments naturels, tués par la révolte, les maîtres survivants quittèrent leurs cités artificielles : ces remparts de verre, de béton et de plastique indestructible qu’ils avaient érigés pour fuir la présumée sauvagerie des indésirables, pour renier leurs origines. Ils trouvèrent refuge dans des cavernes, antres que la fière rebelle avait créés de toutes pièces lorsqu’elle était sauvage, libre et toute puissante. Devant un tel spectacle misérable qu’elle fit durer pendant une vingtaine de jours, elle sourit. Sa vengeance avait été entière et magnifique. Après avoir apprécié à sa juste valeur les effets de ses représailles, elle calma sa furie et produisit un arc-en-ciel apaisant.
Avec la complicité de ses premières créations, les animaux, la Terre, notre mère, avait repris les rênes du pouvoir, qu’elle n’aurait jamais dû déléguer à une race d’inconscients et d’arrogants : les hommes.
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27.03.2007
Le complice de tous les temps
Nous nous connaissions depuis toujours, puisque nous avions grandi ensemble. Tout bébés, nous avions subi les aléas d’une vie nouvelle que nous découvrions. Gamins, nous jouions ensemble à tous les jeux que notre insouciance nous autorisait. Au même moment, nous découvrîmes les petites joies et insolites déboires de notre âge ingrat. Notre mutation en adolescents inconscients nous permit d’apprécier les efforts sportifs, leurs joies intenses et leurs souffrances formatrices. L’amour, même puéril au tout début, nous transforma. Il nous fragilisa l’espace d’une rencontre, nous fortifia ensuite dans notre devenir d’homme. Nous partageâmes sans réserve toutes ces nouvelles sensations, joies et épreuves. Devant tant de complicité affichée, jamais je n’aurais pu penser que nous briserions, un jour, cette harmonie que nous exprimions tous les deux.
Avançant en âge, la vie ne nous sépara pas réellement, mais chacun prit l’habitude de s’occuper avant tout de lui ou plus exactement, très motivé à réussir socialement, je ne pensais plus à lui comme je le faisais auparavant. J’estimais à tort que nous étions devenus assez grands pour que chacun puisse se prendre en charge. Mais en réalité, il avait toujours besoin de moi. Pour pouvoir s’épanouir, il avait tout autant besoin de mes attentions quotidiennes que de l’amour considérable que je lui portais.
Alors il changea, se laissa aller. Il ne fut plus aussi agile qu’à son jeune âge; rien de plus naturel, il vieillissait. Chez lui, les modifications furent plus rapides. Ses muscles s’avachirent, ses articulations se fragilisèrent. La pire de toutes ses misères fut qu’il avait affreusement grossi. Il se heurtait à mon esprit, à ma vivacité, m’en voulait beaucoup et devenait injustement jaloux. Son malheur déteignait sur moi qui, affecté, devenais de plus en plus impuissant face à un tel désœuvrement provoquant une indigne déchéance.
Il devint hargneux, voire méchant. J’étais sûr qu’il fomentait quelque vengeance contre Moi. Mais, je ne pouvais envisager qu’il deviendrait cruellement violent, mal m’en prit. Je pressentais quelque chose, mais pas une action aussi lâche, une trahison aussi horrible. Il attaqua l’organe le plus fragile, il s’attaqua à mon cœur. Sa graisse visqueuse m’asphyxia, son obésité repoussante me réduisit en une épave inerte, son adiposité expansive grignota mon cœur et le détruisit sans remords.
Mon complice de tous les temps était devenu le félon d’aujourd’hui, le meurtrier de mes derniers espoirs, le tueur implacable que j’ignorais être en moi.
Par son action insidieuse, son état adipeux, mon corps m’avait tué.
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Le retour de bâton
Dans l’une des chambres du Memorial Advisen Hospital de Tallahassee, deux infirmières s’occupaient de Martin Maxwell. Elles rehaussaient ses coussins, préparaient des médecines qu’il devait prendre avec précaution. Puis, après lui avoir donné un verre d’eau pour qu’il puisse avaler ses cachets, elles le quittèrent, le laissant seul dans la chambre.
Martin Maxwell était un homme âgé d’une petite soixantaine d’années, aux traits rudes. Son visage, rendu rond par l’effet d’une calvitie, était triste, d’une tristesse sans espoir. Martin déglutissait, ravalant autant sa salive que la rancune qu’il portait à d’anonymes invisibles, responsables de son état. Il jeta un dernier coup d’œil vers un article de journal: «Red on Orange» et lâcha un «bâtards» plein de rage.
Enervé, contrarié, il se leva du lit et se dirigea vers la fenêtre de sa chambre. Le soleil caressait, par intermittence, les vitres. Le responsable : un vent doux faisant flotter, dans la cour de l’hôpital, un large drapeau américain, dressé sur une hampe, qui agissait comme un volet alternatif. Martin cligna des yeux pour ne pas être ébloui par l’astre roi et fixa un instant l’étendard.
« - Ils étaient tous là, réunis dans la caserne ornée de drapeaux, de lampions bleus, blancs et rouges. Ils avaient tous ciré leurs pompes, lavé leur tenue militaire, sorti leur panoplie rutilante de médailles et graissé, pour certains, leur chaise roulante supportant un corps handicapé à vie. Un gradé d’opérette, un général anciennement planqué, ganté, le visage rude, la poitrine de sa veste bleu-marine garnie d’un patchwork de médailles diverses, déclama :
- En ce 6 août 1967, j’ai la grande joie et le grand privilège d’honorer le sergent Martin Maxwell du 2 e bataillon du 26 e régiment des Marines, pour son courage au combat lors d’une confrontation sanglante avec l’ennemi…
« Pauvre tâche, si tu savais. Mon courage n’y était pour rien, seule ma volonté de survivre lors de ce triste épisode de la guerre du Vietnam en était responsable. »
« Nous étions en avril 1967, dans un camp retranché situé à quatre cents mètres des forces nord-vietnamiennes qui nous cernaient. Elles avaient, en fourmis travailleuses, construit une longue tranchée nous encerclant. Comme l’avait prévu le règlement, de notre côté, nous avions bâti un ensemble d’abris et de tunnels reliés entre eux, le long de la pente d’un torrent qui débordait souvent, à cause de ces nombreuses et putains de pluies chaudes.
Pour nous occuper, nous faisions souvent des tournées sur nos tranchées et positions souterraines. Face à l’une d’entre elles, en amont, un trou à rat, creusé dans une sorte de caverne, abritait un Vietcong abruti et têtu qui s’ingéniait à nous tirer dessus avec sa mitrailleuse de 50 mm. Le jour, il visait nos bidons d’eau, nos câbles électriques, les pneus de nos jeeps, les sacs de sable de protection; le soir, il s’acharnait sur les lampes du camp.
Alors les Marines ripostaient en le bombardant avec des mortiers, parfois des hélicos US lui envoyaient des roquettes. Mais le citron n’en avait cure, il s’engouffrait au fond de son trou, attendait patiemment que l’orage meurtrier cessât, puis retrouvait sa position et recommençait son cirque de guérilla.
« Un jour, un gradé, sûrement irrité par la situation, donna l’ordre d’utiliser du napalm pour détruire le trou à rats du Viet et lui avec. Un seul passage de trois hélicoptères suffit pour anéantir la caverne de l’ennemi. Une énorme déflagration se répercuta trois fois et un bizarre nuage orangé s’éleva dans l’espace. Certains Marines saluèrent d’un cri de cow-boy en rut l’action vengeresse des hélicos. Puis ce fut un long silence.
« Ce même silence se prolongea durant trois jours. Le quatrième jour, le tireur isolé reprit son harcèlement. Au lieu d’être furieux, les Marines furent heureux de le savoir vivant, certains même se laissèrent aller à l’applaudir. Nos gradés ne le prirent pas de la même façon. La plupart d’entre eux voulurent ordonner une avancée punitive. D’autres, plus réalistes, opposèrent à ces propos virulents que les troupes nord-vietnamiennes n’attendaient que cela. Si nous tentions une sortie inconsidérée de notre camp, elles nous attireraient dans un piège et nous abattraient comme des chiens. Après plusieurs heures de palabres, l’ordre avait tout de même été donné de faire une avancée dans le secteur ennemi et d’attaquer. »
«Le lendemain, je m’en souviens encore, c’était le 21 avril 1967, appuyés par les lancements de roquettes au Napalm de nos hélicoptères, nous avançâmes en petits commandos de six à sept hommes vers le territoire hostile, vers la jungle à la végétation traîtresse, aux reliefs perturbés. La pluie redoublait d’intensité, les nuages orangés, provoqués par les roquettes défoliantes, s’évertuaient à donner de la couleur au ciel gris et triste. Trois groupes s’enfoncèrent dans la jungle, vers la droite. Le mien se dirigea plutôt vers le trou à rats de notre sniper jaune. Le lieutenant, Lee Hardson, un péquenot de l’Oklahoma, dirigeait la manœuvre. Il voulait se faire la face de citron avant tout le monde. Nous arrivâmes rapidement aux abords du trou, il avait été atteint par les roquettes et s’était affaissé. Le lieutenant, emporté par son idée fixe, nous ordonna de déblayer l’entrée de la caverne. Alors que la pluie nous énervait de plus en plus, brouillait notre vue, ralentissait notre action, nous arrivâmes à trouver la cache du Vietnamien. Les yeux embrumés par l’air orangé, nous découvrîmes une sorte de trappe recouverte de végétation. En la tirant, nous pûmes constater qu’elle débouchait sur un tunnel aussi noir que pouvait l’être le Marine Abraham Johnson, originaire du Mississippi. Johnson cracha un peu de chique et, avec son accent inimitable du Sud, lança :
- C’est plus noir qué mon trou du cul, l’tnant !
« Mais cela n’arrêta pas l’entêté Hardson. Il nous ordonna de descendre dans le tunnel obscur. Ce fut à ce moment que, sortie de nulle part, une troupe de Viets nous fit face. Leurs casques ornés de branchages, les visages bariolés, armes en mains, ils tirèrent sans sommation. Abraham fut le premier à être atteint. Lee Hardson plongea dans le trou, espérant trouver son salut dans le sombre souterrain. Ma présence d’esprit me susurra de faire le mort. Je tombai sur le sol et restai inanimé, alors que trois autres Marines périssaient sous les balles sifflantes de nos ennemis. Une roquette explosa à 20 mètres de moi, tuant un grand nombre de Vietcongs. Les autres, pris par la panique et enveloppés dans un nuage devenu rouge par le mélange du colorant et du sang, déguerpirent dans un désordre indigne d’une véritable armée. Sortant de son trou, comme un champignon de terre, Lee Hardson tira sur l’ennemi en fuite et dégomma quasiment toute l’unité. Pendant de longues secondes, il admira son œuvre destructrice puis s’extirpa de la trappe. En retrouvant le sol ferme, il put constater la perte de ses hommes.
« Je ne savais pas quoi faire. Le danger étant passé, je crus bon de me relever. Hardson me fusilla du regard et, furieux, lâcha :
- Martin, tu n’es qu’une chiotte ! Tu as fait le mort alors que tous tes copains se faisaient canarder !
« Je ne voulais pas répondre à ce connard, mais il continua à me chauffer les oreilles. »
- Tu auras de mes nouvelles, dès qu’on arrive au camp je vais te foutre un de ces rapports au cul.
- Qui a plongé dans le trou, laissant son unité se débrouiller seule, lieutenant ?
« Hardson, désemparé, me fixa méchamment et déclara :
- Tu te crois malin, mais on verra quel rapport on prendra en considération, le tien ou le mien ? Allez, on rentre !
« Lee Hardson me tourna le dos et avança lentement en direction du camp. Je ne sais pas ce qui s’est passé ! Était-ce l’effet de la tension vécue, celui de la pluie qui tombait sans s’arrêter, celui du nuage orangé ou bien celui de la haine qui montait en moi pour ce péquenot ? Mais le fait est que j’attrapai sur le sol une arme vietcong, délaissée par son propriétaire abattu. Il y avait le dos de Hardson qui me tentait. Le doigt sur la détente, je le
hélai :
- Hé connard !
« Il se tourna à peine et déjà une rafale le scia en deux. Il n’eut pas le temps de dire un seul mot, tellement sa gorge et sa bouche étaient encombrées par un flot de sang qui jaillissait de toutes parts. Je lâchai l’arme, Lee Hardson chuta lourdement sur le sol. A mon tour, je m’effondrai, pleurant de tout mon soûl. Les autres commandos revinrent à ce moment. Tous les membres de l’unité constatèrent les dégâts et me virent accroupi à même le sol, fourbu, chialant comme un bébé.
Un colonel, avide de sensations fortes, avait accompagné l’une des unités. Il s’approcha de moi, me releva d’une main ferme et me demanda de lui raconter ce qui s’était passé. Je le fis, à ma façon, en lui délivrant ma version : une attaque impromptue de l’ennemi, une résistance valeureuse de notre commando, un lieutenant courageux, une roquette et une rafale, venant de mon arme, qui abattit tous les Viets mais arriva trop tardivement pour
sauver l’héroïque lieutenant Lee Hardson. Le colonel avala tout mon récit; sans opposer un seul doute à la véracité des faits, il ajouta :
- Vous avez fait un sacré boulot, sergent ! Rappelez-moi votre nom que je le mette sur mon rapport et vous porte sur la liste des soldats méritant une décoration.
- Sergent Martin Maxwell, du 2e bataillon du 26e régiment des Marines, mon colonel !
« Dans la cour de la caserne militaire, le général, qui venait de me décorer de la Silver Cross, me salua une dernière fois, je lui rendis son salut et ne pus m’empêcher de déclamer intérieurement :
- Merci connard ! »
En jetant un dernier coup d’œil à la cour de l’hôpital militaire, Martin se souvenait très bien de tous ces événements. Aucun remords, aucun scrupule ne le tarabustait,seule sa rancune se manifestait actuellement. La lecture de l’article du journal avait chassé ses derniers espoirs et les avait remplacés par une haine implacable. Dans son papier, le journaliste rendait compte d’une action engagée par trois victimes vietnamiennes. Ces personnes souffraient d’une intoxication à la dioxine, liée à une arme chimique qu’utilisait l’armée américaine durant la guerre du Vietnam. Les plaignants poursuivaient, devant la justice américaine, les multinationales responsables du développement de cette arme: un défoliant connu sous le nom d’«agent orange». Selon le Gouvernement vietnamien, qui appuyait les trois plaignants, l’agent orange aurait tué plusieurs centaines de milliers de personnes. D’autre part, trois millions de Vietnamiens auraient été affectés par la dioxine. Il se pouvait même que des «vétérans» américains aient subi les effets nocifs de l’arme, provoquant chez eux une longue maladie qui les détruirait très lentement, eux et leurs descendants.
« - J’ai survécu près de 40 ans. Les douleurs m’ont accompagné durant toute ma putain de vie, mais là c’est la fin. Putain de retour de bâton ! lâcha Martin, désespéré. »
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