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24/11/2009

La prison.

Dans la prison tout est triste, tout est gris, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les jours passent comme des heures, dans une monotonie implacable, dans un rite absolu où tout mouvement, toute lueur, toute attitude sont régulièrement programmés, prévisibles. Aucun événement extérieur ne peut perturber ce rythme lent, destructeur de toutes énergies. Mes gardes accentuent cette sensation en se composant un visage aussi sobre, aussi sympathique que toutes les portes de ma geôle : strictes et efficaces. Tout comme mes frères d’infortune, je subis, sans réagir, sans aucune volonté de me révolter contre cette ambiance, car j’ai été jugé coupable et je l’admets, je l’étais.

 

Mon crime est le pire des crimes que l’être humain peut commettre dans cet univers mesquin, j’ai tué mon seul amour. J’ai laissé s’enfuir de ce monde composé de millions de fourmis, de nains universels, un être cher qui m’a donné tout son amour, qui dans ma chair a laissé une trace indélébile, éternelle, tout au moins tant que, sur cette terre, un souffle de vie me sera accordé.

 

Dans une France qui était peuplée à l’époque d’une soixantaine de millions d’individus, le hasard, manipulateur subtil, a voulu que nous nous rencontrions, a décidé que deux êtres isolés, perdus dans un monde où ils se sentaient inadaptés, se découvrent pour le bonheur d’un amour et le malheur d’un drame, si ce n’est l’inverse.

 

Inconscients de cette aventure écrite par un destin sadique, nous avons accepté d’apprivoiser nos peurs d’enfants, de mettre en commun nos espoirs futiles, de partager des moments de rêves consentis, de nous mentir pour maintenir la subtile fragilité d’un couple, de nous aimer hypocritement, pour l’un, passionnément, pour l’autre, en attendant mieux. Le piège s’est refermé sur le lucide, sur le profiteur, sur le fier, sur l’orgueilleux, sur l’individu imbu de sa personne, le piège s’est refermé sur moi.

 

Progressivement, l’amour a grandi, les sentiments se sont épanouis, sans qu’on y prête une attention quelconque. J’ai laissé faire, en pensant qu’à tout moment je pourrais maîtriser le phénomène. Mais il n’en fut rien: quand cet amour s’est fragilisé pour une futilité, je l’ai laissé s’enfuir sans en prévoir les conséquences néfastes. Il a disparu de mon monde, de mon quotidien et j’ai senti, en égoïste sublime, à ce moment tardif, que j’en avais besoin, qu’il était essentiel pour mon équilibre, qu’il m’était vital.

 

Avec maladresse, j’ai tenté de le faire renaître, de le reconstruire en me faisant miel, en suscitant des réactions de tendresse, en multipliant les gestes d’attention, mais rien n’aboutissait. Le mal était là. Il faisait son œuvre destructrice, en s’associant avec l’indifférence et l’attitude inconsciente qui se caractérisa par le repli sur soi de l’être aimé. Devant ce mur construit par l’autre, j’étais impuissant. Et au lieu de réagir, de me battre pour sauver tout ce qu’il était possible de sauvegarder, je me suis plongé dans mon monde, dans un univers précaire où l’intermittence tant du travail que des relations était de mise: je me suis drogué au boulot, comme d’autres le font à la cocaïne ou avec divers expédients. Cette éphémère escapade me rendit, bien au contraire, plus fragile que d’ordinaire : les missions se multipliaient et mes cicatrices sentimentales grossissaient, amplifiant mon mal de mâle délaissé.

 

Abattu par le mutisme de mon amie, par la dégradation de nos relations, j’ai été atteint par cette maladie du solitaire : le repli sur soi, le recours au rêve éveillé réparateur. Mais en guise de rêve, de paradis retrouvé par l’implication d’un miracle, j’eus droit au cauchemar. Il se matérialisa par un bristol anodin, signé par la sœur de ma compagne perdue. Il me stipula un drame inconcevable et me plongea dans un désarroi insondable, tant sa profondeur était immense. Mon amour

avait perdu la vie, lors d’un sordide accident : une ruée folle d’usagers incontrôlables de métro l’avait fait glisser sous les roues d’une rame. Poussée, balancée, jetée ou tombée par sa propre volonté, je n’en sus jamais rien. Dans un crissement de roues, le vide s’empara d’elle pour l’éternité. En quelques lignes, la sœur avait démoli mes fols espoirs, détruit toute mon âme.

 

Mais ces lignes, écrites dans un style maîtrisé, me semblaient suspectes. Cet accident était trop cruel pour être réel. Cachait-il un acte désespéré ? Je le répète, je ne l’ai jamais su.

 

Alors je me suis rendu à l’évidence et aux autorités de mes sentiments, prêt à subir la punition que je méritais. Et depuis, dans cette prison triste où tout est gris, je subsistais. Les jours passaient comme des minutes, avec la même régularité monotone. Mon travail m’avait lâché et je n’avais rien fait pour le retrouver, pour revivre socialement. J’avais tout abandonné et j’avais accepté la prison. Une prison, une geôle, un isolement consenti, telle était ma damnation. Je n’avais plus aucune énergie, plus aucun besoin, plus aucun tracas, plus aucune envie, plus aucune vie. Le temps agissait sur mon organisme comme un meurtrier consciencieux, il œuvrait en silence avec mon lâche consentement.

 

Il y avait, dans ce beau monde, plusieurs façons de mourir : on pouvait mourir de vieillesse, dans son lit, en laissant agir la nature. On pouvait aussi périr bêtement en traversant une rue et se faire happer par l’un des nombreux véhicules grondants que la société moderne avait inventés sans pouvoir maîtriser leurs effets néfastes. On pouvait tout aussi bien disparaître en héros moderne, en chevalier médiatique, en faisant des reportages risqués au Kosovo, en Afghanistan ou en Israël pour nourrir les besoins en informations d’une nation inculte et conditionnée pour consommer le futile autant que le superflu. Les événements avaient choisi pour moi une autre forme de mort ou, plus exactement, j’ai choisi le dépérissement dans l’isolement, dans une prison digne et à la mesure de ma couardise morale.

 

Mon allure physique se transforma, d’être fringant je devins épave humaine, grossissant à vue d’œil, négligeant toute propreté capillaire, délaissant rasoir et brosses en tout genre. Je ne m’alimentais plus que d’ersatz de nourritures tant terrestres qu’intellectuelles, mais en quantité désordonnée, quasi continuellement pour que le vide, le néant, qui comblaient ma vie, disparaissent le temps d’un grignotage aléatoire. Dans cette prison, l’obèse apparut et sa vie, son temps n’avaient plus aucun sens, une mort aurait été plus douce. Comme dans un jour sans fin, par routine, les subterfuges d’une existence prenaient le pas sur mes états d’âmes morbides et prolongeaient la sensation morne d’être pour simplement être.

Les gardiens de ma folie étaient là pour me le rappeler : Internet, télévision, radio, voisinage, pauses naturelles, nourriture et parfois humour entretenaient l’illusion, alors que je ne réclamais qu’une occlusion définitive, une mort clinique.

 

Dans mon univers d’un appartement de soixante dix mètres carrés, j’acceptais mon sort, ma déchéance, parce que j’avais omis de vivre l’instant, de m’impliquer dans les moments essentiels et de déclarer à mon amie ma flamme, pour consumer avec elle un amour fort et passionnel. Mon cri de désespoir ne pouvait plus rien : Bébé reviens, je t’aime ! Le mal était fait. J’allais errer dans mon monde, attendant ma déchéance finale, implorant un changement radical d’état, il n’y

avait plus de vie dans mon désespoir. Je n’avais plus qu’à me pendre à la branche d’une étoile perdue dans une nuit morbide. Mais à ce jour, je ne l’ai toujours pas trouvée.

Les médaillés de l’exploit.

Exploit, exploitation de ses capacités intellectuelles et physiques, domination de ses douleurs et peines, maîtrise de ses émotions et de ses nerfs, Johan avait médité sur tous ces paramètres pour être fin prêt le jour “J”. Il avait attendu avec impatience ce jour-là. Et pour cette noble cause, il s’était préparé des journées entières, ne négligeant aucun effort, aucun détail. Avec minutie et l’aide de sa sœur, il avait peaufiné son matériel, huilé les engrenages, lavé tous les rayons de son engin pour qu’il brille de mille feux, pour que, le jour de la grande finale, il soit efficace et rutilant. La veille, il avait ciré son casque en cuir pour que le noir de sa protection soit intense et inoubliable. Une victoire, comme celle qu’il espérait, ne devait souffrir d’aucune négligence, d’aucun défaut. Johan le savait et avait mis tout en œuvre pour réussir son exploit.

 

Quand il débarqua sur l’enceinte sportive, il respira fortement pour s’imprégner de l’air, des odeurs, des sons, de l’ambiance afin d’en retirer des pouvoirs insoupçonnés qu’il était le seul, dans cette arène, à capter. Aidé par sa sœur et ses parents, de la voiture, il fit descendre son engin, cet instrument avec lequel il allait faire corps pendant quelques instants grisants, avant de savourer le moment ultime et enivrant de la victoire, du moins l’espérait-il. Ses adversaires arrivèrent sur les lieux aussi et inspectèrent, avec leur entourage sportif et familial, l’enceinte de l’exploit. Tout de suite, Johan sentit que chez certains la petite flamme miraculeuse n’y était pas, celle qui décuplait les forces, les énergies; celle que le personnage de Rocky Balboa appelait “l’œil du tigre”, la force intérieure. Ils ne l’avaient pas. Un seul d’entre eux semblait la posséder, et encore Johan n’en était pas sûr. Il fallait tout de même s’en méfier.

 

Livrés à eux-mêmes, les concurrents se jaugeaient, tour-naient en rond, attendaient que les officiels daignent inspecter leur matériel. Dans la tête de chacun, l’angoisse grandissait. Dès que l’être humain était confronté à lui-même afin qu’il puisse se dépasser, le trac naturel resurgissait. Les cœurs battaient en silence à l’extérieur, mais faisaient trembler intérieurement les corps de chaque athlète. Johan semblait être calme, alors que d’autres concurrents réfrénaient des tremblements nerveux. Dans la tribune du stade, ses parents, perdus dans l’assistance colorée, l’encouragèrent une dernière fois. Johan ferma les yeux pour y puiser une force mentale infinie.

 

- Messieurs, si vous voulez bien rejoindre vos places de départ ! 

 

Le starter les avait replongés dans la réalité, l’épreuve les attendait. Il fallait qu’ils se surpassent. L’officiel demanda s’ils étaient prêts, mais aucun d’eux ne fit attention à sa requête, tout concentré qu’ils étaient à attendre le coup de feu du départ. Pan ! résonna le pistolet du starter. Pan ! claqua un fouet rageur dans chaque cœur des concurrents.

 

Dès le départ, la lutte fut acharnée, chaque athlète voulant occuper la corde. Johan avait pris la tête avec une rage folle, bloquant ses adversaires derrière lui. Les roues crissaient, les mains lestes les guidaient avec force, les têtes se balançaient à un rythme étudié lors de chaque coup de roues. Les spectateurs hurlaient, agitaient leurs fanions, encourageaient leur poulain; mais ils étaient trop loin de la piste pour perturber la concentration des coureurs, pour que ceux-ci puissent les entendre. Ils étaient tous dans un monde de silence ouaté où seulement le visuel, l’effort et la rage avaient le droit d’exister.

 

Au premier virage, il y eut une bousculade, Johan, étant devant, en réchappa. Mais deux engins perdirent de l’adhérence, se percutèrent et deux concurrents se retrouvèrent à terre. Sans aucune aide extérieure, comme le préconisait le règlement, ils remontèrent tant bien que mal sur leur engin. Johan prodiguait des efforts réguliers, comme il les avait programmés lors de ses divers entraînements. Le concurrent, qu’il avait jugé comme le plus redoutable, était derrière lui, à quelques tours de roues; il forçait sa cadence, alors que le peloton des autres athlètes était en arrière, retardé par la chute. Johan jugea la cadence de son adversaire trop désordonnée, pas assez étudiée et se concentra à nouveau sur la conduite de son engin, sur l’accomplissement de son plan de route. Il suait, soufflait, souffrait, mais avec une telle jouissance qu’aucune douleur ne vint titiller son corps ni ses membres ni son esprit. Il devait gagner, il allait gagner ! C’était le seul mot qui hantait sa tête, c’était le seul mal de tête qu’il acceptait.

 

Le premier tour de piste avait été accompli en moins de temps que prévu, Johan avait amélioré sa performance d’une seconde et douze centièmes, tant et si peu à la fois. L’esprit se vidait, le corps exultait, la mécanique humaine avait pris le pas sur le mental. L’instinct du battant, du guerrier dans l’âme était revenu hanter cette enceinte sportive. Les muscles et la volonté étaient les rois du stade. Les clameurs semblaient plus fortes. Il y avait une guerre inoffensive, mais pas tout à fait innocente, entre chaque clan de supporters. L’espace entre Johan et son adversaire direct se stabilisa, leurs efforts restèrent constants. Leurs souffles distincts résonnèrent et rythmèrent leur cadence.

 

 

Johan avait compris la manœuvre de son adversaire, il allait l’attaquer à l’abord du dernier virage, à l’entame de la dernière ligne droite. Aura-t-il encore la force de lui résister ? Son ennemi d’une compétition avait-il encore assez de réserve pour concrétiser son pressing ? Les mains se portèrent avec plus de puissance sur l’engin et accélérèrent le mouvement. L’attaque était imminente, les supporters de chaque groupe étaient de plus en plus angoissés, leurs ongles ne résistèrent plus à la pression, les voix se faisaient plus stridentes, leurs cris plus désespérés. Les roues mordaient la piste, créant de légers nuages de poussière. L’adversaire amorça son attaque, Johan résista à la grande surprise de son concurrent. Voûtés sur leur engin, les deux hommes étaient quasiment côte à côte, seule la courbure du virage les força à se décaler l’un de l’autre. Le choc et la collision étaient possibles, le drame plausible. Johan, comme il l’avait prévu, accéléra et accentua son avance. Ainsi, il laissa sur place son opposant qui ne comprenait plus rien à ce qui se passait. Il pesta, perdant un peu de cette si vitale énergie, de cette essentielle concentration. D’où lui venait ce surplus de vivacité, ce regain de rage et de courage, se demanda-t-il ? Johan ne se posait plus autant de questions, il fonçait vers le ruban tricolore qui délimitait son but ultime, son paradis suprême couronné par de grands frissons, qui devenait la concrétisation de toute une saison d’efforts, qui caractérisait son exploit. Ça y est ! L’adversaire avait lâché prise. D’un geste d’impuissance, il accepta sa défaite. A quelques mètres de la ligne d’arrivée, Johan avait le visage déformé par une mimique horrible et rageuse où se mêlaient efforts, volonté, souffrances, peines et joies multiples.

 

La victoire était pour lui. Debout, les spectateurs étaient aussi acquis à sa juste cause. Dans un ralenti virtuel, propulsé par une dernière poussée volontaire, Johan coupa le ruban tricolore avec son buste avancé.

 

Sa mère en pleura de joie. Son père invoqua fièrement, à l’entourage proche, sa qualité de géniteur divin. Quant à sa sœur, elle dansa de joie. Johan, son satané frère, venait de remporter le titre de champion d’Europe handisport du 800 mètres en chaise roulante, catégorie membres inférieurs amputés. Une médaille dorée allait récompenser son exploit, sa victoire sur lui-même, sur sa recherche de sens dans une vie qui n’en avait plus aucun, depuis le jour où un autre champion du dépassement, non pas de soi, mais en côte, avec un handicap de 2,83 grammes d’alcool dans le sang, avait accompli l’exploit de rouler, avec son engin de mort de vingt chevaux vapeurs, à plus de 225 Km heure. Pour cet athlète du bitume et de l’accélérateur, son titre de gloire se matérialisa par le fait d’avoir fauché un jeune homme de dix-huit ans sur un vélo; à chacun sa médaille, à chacun son exploit.

 

 

Dans ce monde futile, on a les champions et les exploits que l’on mérite. Bravo Johan ! Merci chauffard !

 
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