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24/11/2009

Cave, grenier et indépendance.

En pleine campagne, la maison était là, loin de la route, belle et majestueuse, isolée au fin fond d’un terrain domestiqué par les divers métayers qui l’entretenaient, entourée d’une clôture naturelle de chênes et de bouleaux. Les seuls liens avec la civilisation étaient un massif poteau électrique qui alimentait la construction en énergie, une ligne téléphonique souterraine qui ne réapparaissait qu’au seuil de la demeure, une intrigante parabole de télévision qui trônait sur le haut toit de la maison et un petit sentier qui reliait la construction à la route départementale. Les propriétaires avaient laissé ce chemin tel qu’il était à l’origine, sauvage et inhospitalier pour décourager les importuns.

 

Telle était la situation de la maison que venaient d’hériter Pierre et Monique. Quand le notaire leur avait fait part de ce legs, ils n’en croyaient pas leurs oreilles ni leurs yeux quand l’homme des actes insista pour leur montrer les diverses photographies représentant l’héritage immobilier. Il devait y avoir un piège, si l’extérieur, au vu des photos, était apparemment en bon état, l’intérieur devait être en ruine. Mais non ! leur assura le notaire. Devant son ton convaincant, ils décidèrent de faire le voyage et de visiter la demeure offerte.

 

La péripétie était cocasse. D’abord l’héritage : aussi surprenant que cela puisse paraître, le couple propriétaire de la maison n’avait pas de descendant ni plus aucun parent lointain auquel il aurait pu léguer ce bien et, de son vivant, avait décidé de l’attribuer au tirage au sort à un autre couple habitant la ville de Royan, ville où était né le mari de ce couple bizarre. Ensuite, la maison elle-même : même en ces temps de crise, elle avait une valeur certaine et pouvait facilement se négocier rapidement pour une somme coquette, si les termes du testament ne précisaient que le couple, qui en hériterait, devrait y vivre et s’interdire de la vendre durant une période de trois ans. Au-delà de cette limite, libre à lui de faire ce qu’il désirait de la maison.

 

Abasourdi par tant de surprises, Pierre voulut voir cette maison. Il pensait que ce bien, se situant à une trentaine de kilomètres de Royan, sa ville nourricière, pouvait être le début d’une autre vie, la fin du stress que lui procurait, malgré tout, la ville. Il voyait aussi une solution à ses problèmes de couple. Monique se plaignait souvent de ne pas fuir la ville, de ne pas pouvoir laisser s’exprimer sa passion pour l’écologie et les plaisirs de la ferme que ses parents, paysans purs et durs, lui avaient inculquée dès son plus jeune âge. Pierre avait son boulot et ses suspectes tardives réunions de travail, Monique n’avait que, pour occuper son esprit, l’appartement de 50 m2 et son entretien. Parfois, elle égayait certains après-midi en se rendant avec de rares connaissances, le terme “amies” serait inapproprié, dans un infect salon de thé. Leur future propriété, pas trop éloignée de la ville, serait pour tous les deux “La” solution. 

 

En pleine campagne, la maison était là, loin de la route, belle et majestueuse, isolée au fin fond d’un terrain domestiqué par les divers métayers qui l’entretenaient, entourée d’une clôture naturelle de chênes et de bouleaux. Pierre et Monique n’osaient y croire, elle était comme l’avait décrite le notaire. Ils y pénétrèrent, l’intérieur valait l’extérieur. Des sols en parquets brillaient et accueillaient un mobilier solide et rigoureux, mais de bon goût, s’harmonisant avec l’intérieur de la chaude demeure. Ils visitèrent le rez-de-chaussée, trouvèrent à leur convenance la spacieuse et claire cuisine toute parée d’équipements ménagers modernes, enjolivés par des encadrements rustiques en bois massif et robuste.

 

Ils montèrent à l’étage et y découvrirent avec ravissement les trois principales chambres à coucher et les deux salles d’eau. Un dernier escalier à monter et ils débouchèrent sur le grenier spacieux - aussi large que la surface de base de l’ensemble - et clair, car une large et haute vitre ronde de quatre mètres de diamètre lui fournissait une vive lumière que seul un store, composé de fines lames métalliques légères et souples, pouvait atténuer d’un simple geste. Dans cette lumière pure, ils virent, avec étonnement, un fatras d’objets insolites, de malles de couleurs, de mannequins aux rondeurs féminines vêtus de robes délicates et désuètes et coiffés de chapeaux. Pierre sourit face à cet étalage, Monique rêvassa l’espace d’un instant. Son mari lui indiqua :

 

- Il reste le sous-sol, tu viens ?

- Euh, oui !

 

Ils descendirent rapidement les quelques marches abruptes qui séparaient le rez-de-chaussée de la cave. Il faisait sombre et frais, un interrupteur actionné réveilla une rangée de néons au rayonnement faiblard et le couple put apercevoir de longs et hauts rangements métalliques contenant de nombreuses bouteilles aux étiquettes effacées par le temps. Monique haussa les épaules, Pierre se lécha les babines. Sa femme lui demanda : 

 

- Qu’est-ce que l’on fait avec cette maison ?

- On reviendra passer tout un week-end et on décidera après.

 

Ils firent comme ils l’avaient dit. Durant toute la semaine, Pierre mena à bien ses tâches professionnelles, mais n’hésita pas, lors de ses courts temps libres, à faire certains achats d’outils, de désherbants et de livres sur l’art œnologique. La cave lui avait réservé un trésor dont il voulait connaître tous les secrets.

 

Monique mena rapidement à bien ses tâches ménagères pour mieux s’occuper d’achats : elle se devait de garnir les garde-manger et congélateurs de la bâtisse héritée. Par ailleurs, elle avait acquis aussi un jeu complet de couvertures plastiques, de tissus, de ciseaux et de colles afin de préserver les multiples merveilles que le grenier recelait.

 

Vendredi soir, ils débarquèrent dans la maison, remplirent les garde-manger et les congélateurs de leurs achats alimentaires. Ils prirent un sommaire dîner et passèrent une nuit reposante dans le large lit de la principale chambre à coucher du premier étage, sans se soucier des craquements sourds que provoqua la maison durant la nuit.

 

Le lendemain matin, un soleil radieux les encouragea à se lever tôt. Pierre se chargea du traitement du jardin contre les mauvaises herbes, Monique termina de ranger les affaires qu’ils avaient apportées la veille, les ayant laissées à l’entrée de la maison. Cela les tint occupés durant trois bonnes heures. A dix heures, chacun de son côté voulût prendre un peu de repos et décida de laisser en plan ses activités astreignantes pour d’autres plus récréatives. Monique rejoignit la chaude lumière du grenier et Pierre retrouva la fraîche semi-obscurité de la cave.

 

Méthodiquement, Pierre repéra les bouteilles de renom, les classa avec précaution par année.

 

Méticuleusement, Monique ouvrit une première malle et, avec une certaine émotion, y découvrit des sous-vêtements très fins et coquins.

 

Armé de son livre sur l’œnologie, Pierre lut un chapitre sur un vin précieux que la cave gardait.

 

Monique ouvrit une deuxième malle emplie de livres anciens, certains étaient en mauvais état et l’attentionnée jeune femme se chargea de les recouvrir d’une protection en plastique.

 

Dans un recoin sombre de la cave, Pierre trouva une étagère protégée par un mur fragile de toiles d’araignées. Sur sa gauche, dans un rebord creusé dans le mur, il aperçut une lampe à pétrole et un briquet. Amusé, il alluma la lampe tempête et, d’un geste leste, détruisit le dernier rempart qui le séparait d’un trésor qu’il évaluait comme précieux.

 

Auréolée par une lumière intense, Monique souleva un lot de livres, contenu dans une malle bleue, et un nuage de poussière douce se manifesta.

 

A la lueur de la lampe ancestrale, Pierre constata qu’un trésor inespéré était devant ses yeux ébahis. Les bouteilles lui lancèrent des éclairs de remerciements, il leur avait redonné la vie. Pierre était au paradis, Bacchus allait sûrement le rejoindre, quand un rat se faufila rapidement entre les bouteilles et attira son regard sur une tâche bleue, coincée entre deux rangées de bouteilles. C’était un cahier bleu intitulé: “Mon journal”. Intrigué, il le prit et commença sa lecture.

 

Monique dissipa d’une main leste le nuage. Essayant d’éviter que la poussière ne lui piquât les yeux, elle tourna la tête et aperçut dans la malle une coccinelle qui virevoltait sur la couverture rose d’un cahier intitulé “Diary”, coincé entre deux paniers en osier écrasés par la masse des livres. Intriguée, elle le prit et commença sa lecture.

 

Pierre apprit que l’auteur du journal était le propriétaire de la demeure héritée. Il s’appelait Jean Vauvert . Ce brave Jean était né à Royan et était parti aux Amériques pour faire fortune, dès son vingtième anniversaire.

 

En lisant le texte écrit en anglais puis en un français approximatif agrémenté de formules purement américaines, Monique apprit que l’auteur du journal était la femme du propriétaire de la maison, elle s’appelait Jane Holfield. Cette brave Jane était née à Austin et avait fait la connaissance de son mari, âgé à l’époque de trente ans, quand celui-ci fêta son troisième million de dollars lors d’une réception étonnante.

 

Fort de sa réussite, Jean Vauvert épousa à 31 ans la belle texane et lui offrit une vie de rêve, relata le cahier bleu. En épousant Jean, Jane espérait ainsi mener une vie plus radieuse que celle qu’elle avait vécue, subsistant difficilement de petits boulots dits artistiques. Elle avait été tour à tour danseuse topless, messager humain qui annonçait de façon humoristique d’heureuses nouvelles et enfin chanteuse de country music.

 

Sa rencontre avec Jean changea tout, indiqua le cahier rose. Jean n’était pas dupe, il avait pris connaissance de toutes les turpitudes de sa Jane, mais quand on était amoureux et très réceptif aux jouissances subtiles de l’amour, on ne résistait pas. Jean ne résista pas à Jane. Au début, tout fut merveilleux comme toujours. Jane s’accordait harmonieusement avec son Jean, tant physiquement que mentalement, mais progressivement leurs intérêts divergèrent. Jean la délaissa pour s’occuper de ses affaires et d’autres jeunes femmes. Ne pouvant lui donner la progéniture qu’il souhaitait, Jane fut tenue de ne jouer que son rôle strict d’épouse modèle, lors des représentations officielles du couple.

 

Avec le temps, se disputant souvent avec sa femme pour des peccadilles, ne trouvant plus d’intérêts ni d’envies dans ses aventures tant professionnelles qu’extraconjugales, Jean prit la résolution de retourner au pays, pour recouvrer une sérénité originelle dont il avait perdu le goût depuis bien longtemps.

 

L’arrivée dans la demeure, qu’il venait d’acheter et d’aménager à grands renforts de dollars, fut ressentie par le couple comme une grande joie et un espoir d’amélioration de leur situation. Mais au contraire tout s’empira.

 

Dans le journal, que lisait avec attention Pierre, Jean avoua qu’il avait joué au fils prodigue qui revenait au pays et avait abusé de la situation ainsi que de nombreuses jeunes femmes du pays, sensibles aux charmes de ce nouveau riche. Cette situation le déprima plus que tout.

 

De son côté, Jane, aussi, confessa que, pour tuer sa solitude et son ennui, elle attira nombre de forts et vigoureux jeunes hommes dans le grenier qu’elle avait aménagé suivant son goût et décrété être son domaine. Le retour au pays n’avait rien arrangé. Leurs relations se dégradèrent encore plus, avouèrent les deux diaristes, ils ne pouvaient plus supporter cet état de fait.

 

Jean, sans prévenir sa belle américaine, modifia le contenu de son testament.

 

Jane, sans prévenir son amour de “Frenchie”, prit une résolution. Nul se douta de leurs changements respectifs.

 

Dans la journée, alors que son mari faisait le beau lors d’une réunion communale, Jane s’attela à cirer les marches abruptes de la cave. Son mari y passait beaucoup trop de temps, désirant constituer une collection vinaire qu’elle n’appréciait guère : elle préférait de loin le bourbon pur malt.

 

Lors d’un après-midi, alors que sa femme se donnait à un beau représentant communal qu’il n’appréciait pas, Jean remplaça méthodiquement toutes les lattes fines du store du grenier par des lattes plus lourdes et plus acérées. Il sourit en imaginant le résultat.

 

Monique referma le cahier rose, il n’y avait plus de suite au récit intime de Jane Holfield; pendant quelques instants, elle resta songeuse.

 

Pierre referma le cahier bleu, les derniers mots, que le diariste avait inscrits, étaient les suivants: “Trois années se sont passées, trois années pénibles durant lesquelles j’ai tout subi. Mais maintenant, je peux l’affirmer, c’est pour bientôt !”

Pendant quelques instants, Pierre sourit béatement, quand la voix lointaine de sa femme le fit revenir à la réalité :

 

- Pierre ! Il est déjà midi, tu as faim ?

- Euh ! … Déjà ? Ben oui, j’arrive.

 

Ils se retrouvèrent dans la cuisine. Monique confectionna une belle et baveuse omelette avec les œufs de la ferme, que son attentionné mari lui avait rapportés ce matin, et l’agrémenta de belles tranches de jambon cru, celui-là même qui pendait nonchalamment dans la cuisine. En servant Pierre, elle posa la question cruciale :

 

- Alors qu’est-ce que tu penses de la maison ?

- Je l’aime bien, elle me plait assez !

- Moi aussi !

- J’apprécie beaucoup la cave et ses trésors.

- Moi, c’est le grenier, sa lumière et ses merveilles.

- Alors, on la garde ?

- On la garde ! conclut Monique en souriant gentiment à son mari qui lui restitua le même sourire.

 

En pleine campagne, la maison était là, loin de la route, belle et majestueuse, isolée au fin fond d’un terrain domestiqué par les divers métayers qui l’entretenaient, entourée d’une clôture naturelle de chênes et de bouleaux. Les seuls liens avec la civilisation étaient un massif poteau électrique qui alimentait la construction en énergie, une ligne téléphonique  souterraine qui ne réapparaissait qu’au seuil de la demeure, une intrigante parabole de télévision qui trônait sur le haut toit de la maison et un petit sentier qui reliait la construction à la route départementale. Les propriétaires avaient laissé ce chemin tel qu’il était à l’origine, sauvage et inhospitalier pour décourager les importuns, tout au moins pour une période de trois ans... 

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