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26.04.2007

Il suffit d’un peu de rythme.

Toute la musique que j’aime, qu’elle vienne de là ou bien d’ailleurs, et peu importe si j’ai le blues ou pas, est une musique qui me transporte, qui me tire ailleurs, au Sénégal ou aux States.

D’abord, c’est l’effleurement discret de deux balayettes sur la peau tendue d’une caisse claire qui éveille mes sens, tout de suite suivi par l’accompagnement sourd d’une basse que des mains, noires de préférence, vont faire vibrer, pour insuffler un tempo. Mes doigts frissonnent déjà.

Puis, la voix rauque et chaude d’un saxo traduit les intonations secrètes d’un être humain qui lâche tout son souffle, toutes ses émotions. Mes doigts n’en peuvent plus, ils craquent, ils claquent ! Ils battent la mesure qui, vicieuse, ne demande que ça. L’orgue électronique pousse son cri strident et accentue le rythme : j’ai chaud. Les fourmis ont envahi mes pieds, le claquement de mes doigts se fait plus intense. Le morceau s’accélère. Un orage de cuivres gronde et résonne dans ma tête. En une fraction de seconde, il balaye ma morosité passagère. Mes pieds ont décrété leur indépendance, ils swinguent sans mon autorisation. Les chœurs lancent leurs “Ouap Doo Aaaah” syncopés. C’est magique ! Je me sens léger et je serai ainsi tant que la musique sera bonne.

Ca y est, je décolle. La chanteuse pousse sa gueulante d’une voix suave, soulignée par les trémolos du sax. C’est l’extase ! Et peu m’importe le sens profond ou puéril de ses paroles, je vibre. Qu’elle me parle d’un amour perdu, de l’augmentation du prix des patates ou bien de son amour fou pour son chien, Oh yeah, baby ! Je plane ! Car je sais que toute cette musique que j’aime est pour moi, for me, for me, formidable.

Et alors ?

Comme à mon habitude, j’avais su attirer son attention, la mener vers moi, la charmer. J’avais utilisé pour cela des mots simples mais touchants. La belle avait été conquise. Mes termes par le passé avaient su lui parler de tout et de rien, du quotidien, de situations cocasses, d’amour et mon ingéniosité, à chaque fois, avait fait mouche.

Alors ce soir encore, j’allais satisfaire ses envies, mes besoins d’exprimer, grâce à elle, tout ce qu’il y avait de meilleur en moi. Elle était tout acquise à ma cause, j’avais su l’amadouer, la mettre à nu pour qu’elle m’offre sa beauté infinie. Câlinant, précautionneux, attentif à tous ses soupirs, je me suis approché d’elle, ai couché avec douceur la belle dans l’écrin de mes folies imaginaires. J’étais en transes, elle aussi. Tout en nous respirait l’amour, l’harmonie. Mes sens étaient tout en éveil, gonflés par l’effet d’un bonheur précaire à venir. Frémissante, elle allait se donner à moi entière et généreuse, quand le malheur se produisit : la panne. L’affreuse panne, celle qui met tout homme en déséquilibre, le fait douter de sa condition, celle qui vous ridiculise aux yeux des autres, de l’autre. Je ne pouvais, je ne devais pas la décevoir.

Avec persévérance, je repris l’exercice. Moult fois, j’ai tenté de satisfaire la coquine, mais rien. Rien ne sortait, rien n’émergeait. La panique s’empara de moi, mon esprit défaillit, mon corps ne répondait plus, j’étais de plus en plus mal à l’aise devant elle. Elle tenta en vain de m’encourager, de titiller mes sens pour que le meilleur de moi-même jaillisse, mais sans succès. Dans ces états là, on oublie sa condition de mâle, d’être supérieur, on est aux prises au désarroi. La belle vous juge et vous ne trouvez toujours pas les mots et la force de ceux-ci pour la satisfaire. Va-t-elle, boudeuse, s’enfuir et me planter là, humidifié par mon humiliation ?

Alors confus, honteux, je l’ai laissé faire, aux prises aux plus fous désespoirs. Elle se froissa, ne m’adressa plus un mot et tenta de m’oublier. La panne avait été fatale, l’inspiration m’avait délaissé, délesté de mes envies fougueuses, je savais que la peine encourue serait grande : ma nuit fut blanche, tout comme la page. Pauvre page ! Pauvre idée, je l’avais abusée. Elle pouvait crier à la trahison, ma panne textuelle était impardonnable.

Rupture.

Ma chère Julie,

Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie,
Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie, Julie.

J’aime ces moments, le matin, lorsque dans le lit de nos amours, j’ouvre les yeux pour tomber sur ton visage bouffi de sommeil, encerclé par des mèches rebelles à la coloration indéterminée. J’aime ce moment précis où, d’une voix aussi douce qu’un démarrage de tracteur, tu me dis bonjour, exhalant ce parfum si particulier qui t’est propre, enfin si je puis dire, d’ail et de munster réunis. J’aime.

Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie,
Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie, Julie.

J’aime ton lever gracieux du lit qui m’en fait tomber. Puis, perpétuant cet immuable tableau du lever, d’un geste précis et gracieux, tu grattes, sous mes yeux, ton fondement avec énergie. C’est là que toute la beauté de la nature humaine s’exprime sans réserve. J’aime.

Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie,
Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie, Julie.

J’aime aussi l’instant, qui dure bien une demi-heure, où tu t’escrimes, avec des tonnes de produits adéquats, conseillés par les entreprises de ravalement, à te faire une beauté. Manœuvre inutile à mes yeux, car tu es une si belle nature que cela n’aggrave rien. Mais tu insistes, tu persistes. Tu grattes, tu pèles, enfin je traduis cela comme cela. Les pustules mortes tombent sur le carrelage froid de la salle de bain, je reste de marbre à leur malheur. Je m’esbaudis du spectacle, car tu veux être belle pour moi, juste pour moi, alors que je ne fus jamais dans ce domaine un égoïste. Le résultat est au-delà de mes désespoirs, même une voiture volée n’arrive pas à un tel chef-d’œuvre. J’aime.

Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie,
Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie, Julie.

Si j’aime ton physique affriolant, que penser de ton esprit, de ta conversation si enrichissante ? Avec toi, le silence n’existe pas, il n’a pas droit de cité. Tu as un avis sur tout et tu le donnes à tort et à travers. Aucun people, vedette de croisière, star de pacotille ne t’est étranger, tu sais tout sur lui. Grâce à tes lectures favorites (Voici, Gala, Hola, Trash and co), tu es devenue une vraie encyclopédie de l’info inutile, la reine du ragoût du ragot, l’impératrice du réalité show, de la télé débilité. J’aime.

Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie,
Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie, Julie.

J’aime quand tu réfléchis aux périls qui détraquent notre monde, causant un grand nombre de pollutions. Avec ton Q.I. de moule, tu restes dans le ton ou dans le thon ; c’est au choix, mon anchois ! Dans ces moments d’intenses pensées, tu te métamorphoses pour atteindre l’ultime extase, celle du cloporte. J’aime

Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie,
Je t’aime à la folie, je t’aime à la folie, Julie.

Devant tant de beauté affichée, de talents exposés, que suis-je moi auprès de toi ? Le vermisseau à côté de la déesse, l’affreux crapaud à côté de la blanche colombe, le monstre de Frankenstein à côté de Cendrillon. Alors pour ne pas rendre hideux cet idyllique tableau, pour ne pas dégrader cette vision paradisiaque, pour ne pas avilir ton monde, je me dois de disparaître, d’aller périr dans un espace plus adapté à mon univers mesquin. Julie, je t’aime à la folie, mais, pour ton unique bien, pour ton épanouissement, je m’évanouis vers d’autres horizons, je te quitte.

Annonce.

“ Homme prêt à tout, cherche complice féminine, aux nerfs d’acier, capable de commettre l’irrémédiable : tuer ... ma solitude. ”

Cher complice,

Si je prends la plume, en la trempant dans de l’arsenic, c’est pour te prouver que je suis prête à tout : l’irrémédiable dans l’immédiat et l’impossible dans un délai de cinq jours.

Spécialiste du corps à corps, j’affûte mes armes dans la chaleur de la nuit. Adepte des arts câlins, je sais jouer des mains pour mieux triturer un corps dur, mieux serrer une gorge fragile ou encore étrangler l’âme triste d’un solitaire, comme toi.

Mercenaire de l’amour, je voudrais que cette mission soit la dernière et qu’ensemble nous la réussissions. Ce document s’autodétruira dans les cinq secondes qui suivent.

12.04.2007

La vengeance

Malgré elle, elle avait changé. Sa transformation n’était plus de son fait. Elle avait tant donné et on lui avait tellement pris, sans se soucier d’elle en retour. De vierge, sauvage, mais toujours généreuse, elle était devenue méconnaissable, sèche, servile et fragile. Des générations d’exploiteurs la martyrisèrent, l’apprivoisèrent, la pillèrent à leur seul profit, oubliant sa richesse sauvage, sa sensibilité naturelle. Elle tenta plusieurs fois de se révolter, mais comme ses sautes d’humeur étaient de plus en plus prévisibles, ces ingrats savaient comment maîtriser ces instants de rébellion, de défi. Alors, elle se contenta de subir. Elle supporta les modifications décrétées par ces êtres sans âme, accepta leurs nouvelles constructions, leurs nouvelles idéologies, leurs nouvelles techniques, leurs nouvelles folies. Elle avait été leur mère, la source de toutes leurs inventions, de leur mutation, elle était devenue leur chose, malléable, manipulable, corvéable à souhait, une esclave à tout faire, à tout subir.

Ses seuls alliés étaient des races dites inférieures qui, tout comme elle, servaient d’esclaves, d’éléments de base pour sauvegarder la peau sensible des maîtres et, pire encore, de nourritures pour ces êtres cannibales, drapés dans leur magnifique assurance sans faille. Proche de ces basses races, soucieuse de leurs problèmes identiques aux siens, elle leur insuffla des idées auxquelles ils furent sensibles. Dans ce monde régi par les autres, les
maîtres, les invincibles, avoir de telles idées était chose inconcevable. Dans cet univers, personne n’avait une imagination assez acérée pour songer à ce genre d’évolution, à cette sorte de révolution que préparaient, en grand secret, les inférieurs.

Le jour J était proche. Tout comme un général d’armée, elle avait briefé ses troupes, leur avait donné des ordres à n’exécuter qu’en temps voulu. Chaque race s’était constituée en garnison, avait sa mission et était prête à réaliser le plan conçu par elle. La veille du grand jour, comme des âmes soumises, toutes les races inférieures retrouvèrent leurs repaires, leurs antres, leurs couches que les maîtres leur avaient concédés. Elles se comportèrent comme à l’accoutumée, sans manifester aucune réaction désagréable ni agressive envers eux.

Avant même que le soleil ne se levât, sur ses ordres, une association de vents rebelles se mit à souffler de toutes leurs forces réunies, balayant habitations précaires, faisant trembler les plus solides sur leurs fondations. De toutes parts, les éclairs d’un ciel bas et gris fusèrent, les orages grondèrent, les averses se succédèrent, déversant toute l’eau d’un univers en déroute. La pluie s’unit aux flots, si dociles habituellement, et leur fusion créa des torrents rageurs, emportant tout sur leur passage, s’armant de troncs assez robustes et pointus pour défoncer tous les remparts futiles créés par les maîtres.

Les races inférieures jouèrent leur rôle. Elles interprétèrent à la perfection le désarroi et l’affolement et, par leur panique feinte, troublèrent la tranquillité et l’assurance des seigneurs. Certains membres de la race inférieure osèrent harceler les maîtres, allant jusqu’à les mordre. Le plus audacieux commit, ce qui était intolérable venant de ces sous-êtres, cet acte odieux que les supérieurs appelaient : donner la mort. La peur et la mort s’étaient unies pour les punir. La touche finale imaginée par l’initiatrice vengeresse se matérialisa en un gigantesque tremblement qui craquela, démantela les habitations luxueuses de l’espèce ingrate, détruisit toutes ses œuvres arrogantes et mit à terre toutes les représentations de son pouvoir, acquis aux dépens des autres.

Harcelés par les races inférieures, humiliés par les éléments naturels, tués par la révolte, les maîtres survivants quittèrent leurs cités artificielles : ces remparts de verre, de béton et de plastique indestructible qu’ils avaient érigés pour fuir la présumée sauvagerie des indésirables, pour renier leurs origines. Ils trouvèrent refuge dans des cavernes, antres que la fière rebelle avait créés de toutes pièces lorsqu’elle était sauvage, libre et toute puissante. Devant un tel spectacle misérable qu’elle fit durer pendant une vingtaine de jours, elle sourit. Sa vengeance avait été entière et magnifique. Après avoir apprécié à sa juste valeur les effets de ses représailles, elle calma sa furie et produisit un arc-en-ciel apaisant.

Avec la complicité de ses premières créations, les animaux, la Terre, notre mère, avait repris les rênes du pouvoir, qu’elle n’aurait jamais dû déléguer à une race d’inconscients et d’arrogants : les hommes.

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