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27.03.2007

Le retour de bâton

Dans l’une des chambres du Memorial Advisen Hospital de Tallahassee, deux infirmières s’occupaient de Martin Maxwell. Elles rehaussaient ses coussins, préparaient des médecines qu’il devait prendre avec précaution. Puis, après lui avoir donné un verre d’eau pour qu’il puisse avaler ses cachets, elles le quittèrent, le laissant seul dans la chambre.

Martin Maxwell était un homme âgé d’une petite soixantaine d’années, aux traits rudes. Son visage, rendu rond par l’effet d’une calvitie, était triste, d’une tristesse sans espoir. Martin déglutissait, ravalant autant sa salive que la rancune qu’il portait à d’anonymes invisibles, responsables de son état. Il jeta un dernier coup d’œil vers un article de journal: «Red on Orange» et lâcha un «bâtards» plein de rage.

Enervé, contrarié, il se leva du lit et se dirigea vers la fenêtre de sa chambre. Le soleil caressait, par intermittence, les vitres. Le responsable : un vent doux faisant flotter, dans la cour de l’hôpital, un large drapeau américain, dressé sur une hampe, qui agissait comme un volet alternatif. Martin cligna des yeux pour ne pas être ébloui par l’astre roi et fixa un instant l’étendard.

« - Ils étaient tous là, réunis dans la caserne ornée de drapeaux, de lampions bleus, blancs et rouges. Ils avaient tous ciré leurs pompes, lavé leur tenue militaire, sorti leur panoplie rutilante de médailles et graissé, pour certains, leur chaise roulante supportant un corps handicapé à vie. Un gradé d’opérette, un général anciennement planqué, ganté, le visage rude, la poitrine de sa veste bleu-marine garnie d’un patchwork de médailles diverses, déclama :

- En ce 6 août 1967, j’ai la grande joie et le grand privilège d’honorer le sergent Martin Maxwell du 2 e bataillon du 26 e régiment des Marines, pour son courage au combat lors d’une confrontation sanglante avec l’ennemi…

« Pauvre tâche, si tu savais. Mon courage n’y était pour rien, seule ma volonté de survivre lors de ce triste épisode de la guerre du Vietnam en était responsable. »

« Nous étions en avril 1967, dans un camp retranché situé à quatre cents mètres des forces nord-vietnamiennes qui nous cernaient. Elles avaient, en fourmis travailleuses, construit une longue tranchée nous encerclant. Comme l’avait prévu le règlement, de notre côté, nous avions bâti un ensemble d’abris et de tunnels reliés entre eux, le long de la pente d’un torrent qui débordait souvent, à cause de ces nombreuses et putains de pluies chaudes.

Pour nous occuper, nous faisions souvent des tournées sur nos tranchées et positions souterraines. Face à l’une d’entre elles, en amont, un trou à rat, creusé dans une sorte de caverne, abritait un Vietcong abruti et têtu qui s’ingéniait à nous tirer dessus avec sa mitrailleuse de 50 mm. Le jour, il visait nos bidons d’eau, nos câbles électriques, les pneus de nos jeeps, les sacs de sable de protection; le soir, il s’acharnait sur les lampes du camp.
Alors les Marines ripostaient en le bombardant avec des mortiers, parfois des hélicos US lui envoyaient des roquettes. Mais le citron n’en avait cure, il s’engouffrait au fond de son trou, attendait patiemment que l’orage meurtrier cessât, puis retrouvait sa position et recommençait son cirque de guérilla.

« Un jour, un gradé, sûrement irrité par la situation, donna l’ordre d’utiliser du napalm pour détruire le trou à rats du Viet et lui avec. Un seul passage de trois hélicoptères suffit pour anéantir la caverne de l’ennemi. Une énorme déflagration se répercuta trois fois et un bizarre nuage orangé s’éleva dans l’espace. Certains Marines saluèrent d’un cri de cow-boy en rut l’action vengeresse des hélicos. Puis ce fut un long silence.

« Ce même silence se prolongea durant trois jours. Le quatrième jour, le tireur isolé reprit son harcèlement. Au lieu d’être furieux, les Marines furent heureux de le savoir vivant, certains même se laissèrent aller à l’applaudir. Nos gradés ne le prirent pas de la même façon. La plupart d’entre eux voulurent ordonner une avancée punitive. D’autres, plus réalistes, opposèrent à ces propos virulents que les troupes nord-vietnamiennes n’attendaient que cela. Si nous tentions une sortie inconsidérée de notre camp, elles nous attireraient dans un piège et nous abattraient comme des chiens. Après plusieurs heures de palabres, l’ordre avait tout de même été donné de faire une avancée dans le secteur ennemi et d’attaquer. »

«Le lendemain, je m’en souviens encore, c’était le 21 avril 1967, appuyés par les lancements de roquettes au Napalm de nos hélicoptères, nous avançâmes en petits commandos de six à sept hommes vers le territoire hostile, vers la jungle à la végétation traîtresse, aux reliefs perturbés. La pluie redoublait d’intensité, les nuages orangés, provoqués par les roquettes défoliantes, s’évertuaient à donner de la couleur au ciel gris et triste. Trois groupes s’enfoncèrent dans la jungle, vers la droite. Le mien se dirigea plutôt vers le trou à rats de notre sniper jaune. Le lieutenant, Lee Hardson, un péquenot de l’Oklahoma, dirigeait la manœuvre. Il voulait se faire la face de citron avant tout le monde. Nous arrivâmes rapidement aux abords du trou, il avait été atteint par les roquettes et s’était affaissé. Le lieutenant, emporté par son idée fixe, nous ordonna de déblayer l’entrée de la caverne. Alors que la pluie nous énervait de plus en plus, brouillait notre vue, ralentissait notre action, nous arrivâmes à trouver la cache du Vietnamien. Les yeux embrumés par l’air orangé, nous découvrîmes une sorte de trappe recouverte de végétation. En la tirant, nous pûmes constater qu’elle débouchait sur un tunnel aussi noir que pouvait l’être le Marine Abraham Johnson, originaire du Mississippi. Johnson cracha un peu de chique et, avec son accent inimitable du Sud, lança :

- C’est plus noir qué mon trou du cul, l’tnant !

« Mais cela n’arrêta pas l’entêté Hardson. Il nous ordonna de descendre dans le tunnel obscur. Ce fut à ce moment que, sortie de nulle part, une troupe de Viets nous fit face. Leurs casques ornés de branchages, les visages bariolés, armes en mains, ils tirèrent sans sommation. Abraham fut le premier à être atteint. Lee Hardson plongea dans le trou, espérant trouver son salut dans le sombre souterrain. Ma présence d’esprit me susurra de faire le mort. Je tombai sur le sol et restai inanimé, alors que trois autres Marines périssaient sous les balles sifflantes de nos ennemis. Une roquette explosa à 20 mètres de moi, tuant un grand nombre de Vietcongs. Les autres, pris par la panique et enveloppés dans un nuage devenu rouge par le mélange du colorant et du sang, déguerpirent dans un désordre indigne d’une véritable armée. Sortant de son trou, comme un champignon de terre, Lee Hardson tira sur l’ennemi en fuite et dégomma quasiment toute l’unité. Pendant de longues secondes, il admira son œuvre destructrice puis s’extirpa de la trappe. En retrouvant le sol ferme, il put constater la perte de ses hommes.

« Je ne savais pas quoi faire. Le danger étant passé, je crus bon de me relever. Hardson me fusilla du regard et, furieux, lâcha :

- Martin, tu n’es qu’une chiotte ! Tu as fait le mort alors que tous tes copains se faisaient canarder !
« Je ne voulais pas répondre à ce connard, mais il continua à me chauffer les oreilles. »

- Tu auras de mes nouvelles, dès qu’on arrive au camp je vais te foutre un de ces rapports au cul.
- Qui a plongé dans le trou, laissant son unité se débrouiller seule, lieutenant ?

« Hardson, désemparé, me fixa méchamment et déclara :

- Tu te crois malin, mais on verra quel rapport on prendra en considération, le tien ou le mien ? Allez, on rentre !

« Lee Hardson me tourna le dos et avança lentement en direction du camp. Je ne sais pas ce qui s’est passé ! Était-ce l’effet de la tension vécue, celui de la pluie qui tombait sans s’arrêter, celui du nuage orangé ou bien celui de la haine qui montait en moi pour ce péquenot ? Mais le fait est que j’attrapai sur le sol une arme vietcong, délaissée par son propriétaire abattu. Il y avait le dos de Hardson qui me tentait. Le doigt sur la détente, je le
hélai :

- Hé connard !

« Il se tourna à peine et déjà une rafale le scia en deux. Il n’eut pas le temps de dire un seul mot, tellement sa gorge et sa bouche étaient encombrées par un flot de sang qui jaillissait de toutes parts. Je lâchai l’arme, Lee Hardson chuta lourdement sur le sol. A mon tour, je m’effondrai, pleurant de tout mon soûl. Les autres commandos revinrent à ce moment. Tous les membres de l’unité constatèrent les dégâts et me virent accroupi à même le sol, fourbu, chialant comme un bébé.

Un colonel, avide de sensations fortes, avait accompagné l’une des unités. Il s’approcha de moi, me releva d’une main ferme et me demanda de lui raconter ce qui s’était passé. Je le fis, à ma façon, en lui délivrant ma version : une attaque impromptue de l’ennemi, une résistance valeureuse de notre commando, un lieutenant courageux, une roquette et une rafale, venant de mon arme, qui abattit tous les Viets mais arriva trop tardivement pour
sauver l’héroïque lieutenant Lee Hardson. Le colonel avala tout mon récit; sans opposer un seul doute à la véracité des faits, il ajouta :

- Vous avez fait un sacré boulot, sergent ! Rappelez-moi votre nom que je le mette sur mon rapport et vous porte sur la liste des soldats méritant une décoration.
- Sergent Martin Maxwell, du 2e bataillon du 26e régiment des Marines, mon colonel !

« Dans la cour de la caserne militaire, le général, qui venait de me décorer de la Silver Cross, me salua une dernière fois, je lui rendis son salut et ne pus m’empêcher de déclamer intérieurement :

- Merci connard ! »

En jetant un dernier coup d’œil à la cour de l’hôpital militaire, Martin se souvenait très bien de tous ces événements. Aucun remords, aucun scrupule ne le tarabustait,seule sa rancune se manifestait actuellement. La lecture de l’article du journal avait chassé ses derniers espoirs et les avait remplacés par une haine implacable. Dans son papier, le journaliste rendait compte d’une action engagée par trois victimes vietnamiennes. Ces personnes souffraient d’une intoxication à la dioxine, liée à une arme chimique qu’utilisait l’armée américaine durant la guerre du Vietnam. Les plaignants poursuivaient, devant la justice américaine, les multinationales responsables du développement de cette arme: un défoliant connu sous le nom d’«agent orange». Selon le Gouvernement vietnamien, qui appuyait les trois plaignants, l’agent orange aurait tué plusieurs centaines de milliers de personnes. D’autre part, trois millions de Vietnamiens auraient été affectés par la dioxine. Il se pouvait même que des «vétérans» américains aient subi les effets nocifs de l’arme, provoquant chez eux une longue maladie qui les détruirait très lentement, eux et leurs descendants.

« - J’ai survécu près de 40 ans. Les douleurs m’ont accompagné durant toute ma putain de vie, mais là c’est la fin. Putain de retour de bâton ! lâcha Martin, désespéré. »

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